Comprenons la culpabilité pour s'autoriser à réussir par michèle Freud
Partagés entre la fierté et le manque de confiance, la fascination de la réussite et l'angoisse d'une rechute, le désir de progresser et la culpabilité de se désolidariser de leurs attaches familiales, ils n'arrivent pas à se situer.
Vincent GAULEJAC*, sociologue, analyse des cas de personnes issues de condition modeste qui, en poursuivant des études supérieures, se placent inconsciemment en situation d'échec, ne s'autorisant pas à dépasser le niveau d'études du père.
Lorsque le décalage est trop pesant, certains, honteux de leurs origines, préfèrent totalement rompre avec leur milieu familial. C'est le cas de Thomas, aujourd'hui puissant chef d'entreprise en Californie qui a rompu tous liens avec sa modeste famille française. Il y a ceux qui entretiennent un lien de dépendance trop fusionnel avec les leurs, lien qu'ils sont incapables de couper. Il leur reste la fuite, la rupture brutale ou l'ignorance pour mieux s'éloigner avec, toujours, cette culpabilité, par fidélité aux ancêtres.
Toutes nos culpabilités ne sont pas forcément névrotiques. Sans un minimum de repentir, nous serions des monstres, de dangereux psychopathes, des destructeurs, des voleurs ou des tricheurs sans remord. En revanche, une culpabilité excessive peut nous faire manquer totalement de discernement au point d'aboutir à une vie empreinte de souffrance et de pénitence, en proie à d'indicibles tourments. Les analystes remarquent combien ce style de patients résistent farouchement à tout soulagement de leurs symptômes pour s'accrocher éperdument à la douleur affective qui leur accorde un juste châtiment. Lorsque le surmoi est trop despotique, il s'oppose en effet au plaisir et devient masochiste.
Dans les composantes de cette typologie, on retrouve communément un sentiment constant de peine, d'insatisfaction, de souffrance plus ou moins indéfinie, un impérieux besoin de se plaindre et de se montrer accablé, écrasé par la vie, un penchant à exagérer les moindres difficultés et à se tourmenter, avec, en corollaire, une impossibilité à saisir les plaisirs de l'existence. Un comportement aussi inadapté attire la plupart du temps l'animosité de l'entourage, le sujet s'arrangeant pour se placer dans des situations les plus désagréables où il finit par se faire exclure, satisfaisant ainsi un besoin inconscient de se punir.
Sur cette toile de fond se profilent différents types psychologiques, dont celui de l'échec.
Il s'agit du raté chronique, celui qui n'arrive pas à percer. C'est l'enfant que les parents poussent aux études et qui, systématiquement, rate tout. C'est aussi le brillant élève qui échoue dès qu'il quitte ses parents pour affronter la vie.
Il y a celui qui réussit tous ses examens universitaires puis, tout à coup, accumule les déboires et compromet toute chance de se faire une vraie situation.
Il y a ceux qui, par fidélité inconsciente à leurs parents de condition modeste, se punissent de les avoir dépassés et sabotent toute perspective de gagner de l'argent ou de gravir les échelons. Citons aussi la personne qui réussit socialement et dont la vie amoureuse est un véritable fiasco. Elle choisira inconsciemment un partenaire froid, distant ou qu'elle n'aime pas ou, encore, se placera dans une situation de dépendance pour mieux expier.
Certaines personnes, incapables d'accepter la réussite, réagissent par la dépression, s'empêchant ainsi de recueillir les fruits de leur succès. Il y a celles qui vivent sur la défensive, toujours tendues jusqu'à ce qu'un malheur arrive : maladie, perte, chagrin, qui leur apporte le châtiment tant attendu. Ces êtres qui ne se pardonnent pas de réussir, se sentent coupables et n'ont de cesse de se châtier pour avoir enfin la conscience tranquille. « La personne se comporte comme un coupable ayant besoin de la maladie ou de la punition pour expier son crime » écrit S. Freud.*
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